Depuis environ deux ans, une nouvelle expression a fait son petit bout de chemin dans les rédactions et chez les politiques : “la société civile”.

Utilisée à tour de bras en politique afin de désigner toute personne n’ayant jamais eu de mandat politique, cette formule donne un sentiment de confiance envers les personnes décrites comme faisant partie de ce groupe.
En effet, dans ce climat et cette époque ou les femmes et les hommes politiques sont considérés comme “tous pourris” ou encore “déconnectés de la réalité”, on peut facilement penser que les gens de la Société Civile, issus du vrai monde sont des personnes qui se préoccupent des vrais problèmes de “terrain”.

Si l’expression est aujourd’hui utilisée par à peu près tout le monde en politique, il faut reconnaître qu’elle est revenue en force dans le langage courant grâce à (ou à cause de ?) En Marche. Terme omniprésent dans leurs campagnes présidentielle et législative, la société civile devient l’un des principaux arguments de vente de la machine En Marche. En 2017, plus de la moitié des candidats EM à la législative est labellisée “issus de la société civile” ainsi qu’une dizaine de ministres.

Ce label, censé apporter “un vent frais” dans le vieux monde politique en opposant d’un côté les vieux roublards de la politique parfois corrompus et de l’autre les jeunes citoyens dynamiques et impliqués dans la vie de la cité, pose quelques problèmes sur notre rapport au monde politique en général.

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Quelques définitions…

Tout d’abord, en français, il faut rappeler que la “société civile” est un terme juridique qui désigne une société ou une organisation dont l’objet relève du droit et des juridictions civiles. Ainsi, lorsque l’on cherche des informations sur son moteur de recherche favori, il est très probable que l’on soit d’abord inondé d’informations pratiques sur la manière de monter sa société civile immobilière, professionnelle ou d’exploitation agricole.

Les premières définitions..

Pour les premières définitions un peu plus politiques, il faut remonter dans le temps et chercher du côté d’Aristote et de Cicéron. En effet on retrouve chez ce dernier une mention d’une societas civilis dans son Traité de la République (Livre I, XXXII)

Puisque la loi est le lien de la société civile, et que le droit donné par la loi est le même pour tous, il n’y a plus de droits ni de règles dans une société dont les membres ne sont pas égaux. Si l’on ne veut point admettre l’égalité des fortunes, s’il faut avouer que celle des esprits est impossible, au moins doit-on établir l’égalité des droits entre tous les citoyens d’une même république.

Aristote parle lui aussi dès le début de La Politiquede la société civile en nommant en partie le premier livre “De la Société Civile”.Et c’est dès le premier paragraphe que le philosophe va donner un sens à cette expression :

[…] le plus important de tous les biens doit être l’objet de la plus importante des associations, de celle qui renferme toutes les autres ; et celle-là, on la nomme précisément État et association politique.

On le voit donc, l’une des premières définitions donnée à la société civile a pour but de définir un ensemble de citoyens, et plus précisément l’ensemble des citoyens que composent une république. Cet ensemble de citoyens qu’Aristote nomme État et où Cicéron indique qu’il doit y exister des lois garantissant des droits égaux à tous ses membres, forme la communauté politique, qui est opposée à une communauté domestique qui se limite à une famille dirigé par son chef.

Un peu plus tard, des philosophes du XVIIe siècle, comme Hobbes et Rousseau, vont ajouter une distinction à la séparation que font Aristote et Cicéron entre communauté politique et communauté domestique en y ajoutant la notion d’état naturel. En effet pour ces deux hommes, la constitution des individus en société est artificielle dans un monde où au naturel “l’Homme est un loup pour l’Homme”.

Donc pour résumer l’une des premières définitions que l’on pourrait donner de la Société Civile est la suivante :

La Société Civile est une association politique regroupant l’ensemble des citoyens d’une république dans laquelle les lois garantissent à chacun des droits égaux.

La société civile détachée du monde politique.

Avec les écrits de Bernard Mandeville et Adam Smith au XVIIIe siècle, le concept de société civile va changer drastiquement. En effet la société civile va être vue comme une entité à part de l’État capable de s’autoréguler sans trop le vouloir. Ce qui change donc, c’est qu’on peut penser la société civile comme une chose autonome vis-à-vis de l’Etat et du monde politique. On peut distinguer d’un côté un monde politique et juridique où l’on écrit la loi (L’Etat) qui s’oppose à un monde social et économique (la société civile).

Ce concept de société civile opposant ces deux mondes va perdurer avec le philosophe Hegel et son œuvre La Philosophie du Droit où la notion de société civile reste séparée du monde politique. Le philosophe allemand va concevoir une société moderne où son séparés trois niveaux : la famille, la société civile et l’Etat. Dans ce monde moderne, les individus poursuivent leurs propres intérêts, et la société civile se dégraderait en état de nature sans le contrôle et les règles de droit de l’Etat.

C’est d’ailleurs dans ce domaine que Karl Marx va définir lui aussi la société civile. Il va affirmer dans lIdéologie Allemandeque la société civile est à la base de toute l’histoire. Ce qu’entend Marx ici, c’est que la société civile est un peu le bac à Sable dans lequel chaque État à joué tôt ou tard. La société civile conditionne l’État puisqu’elle est l’infrastructure de la société.

La société civile aujourd’hui.

Comme l’écrit le docteur en philosophie Michaël Biziou, dans la revue Cités

Le thème de l’opposition entre la société civile et l’État est présent dans le discours de la droite inspirée par le libéralisme économique : la société civile est alors décrite comme composée d’acteurs économiques dont l’État étouffe les initiatives et contrôle arbitrairement les négociations.

Et ce n’est pas pour rien que ce concept de société civile se retrouve généralement dans la bouche de personnalités politiques comme Emmanuel Macron (et l’entièreté de son gouvernement) ou encore celle de Jean Pierre Rafarin. En 2003 déjà ce dernier viendra introduire dans son gouvernement quatre personnes issues de la société civile. En 2017, c’est la moitié du gouvernement qui a sa jolie étiquette “Société Civile”.

Mais le concept de société civile se retrouve aussi de l’autre côté de l’échiquier politique, à gauche, où le terme est surtout utilisé pour désigner des ONG et les associations qui se concentrent sur la réalisation d’actions de “terrain”. Ces organisations qui, selon Michaël Biziou, feraient un travail beaucoup plus efficace que l’État, s’opposent surtout au monde du libéralisme et de la mondialisation où ils considèrent que les États ont abandonnés leurs rôles politique et se sont soumis aux lois de l’Économie.

Aujourd’hui, nous avons donc deux définitions qui semblent co-exister. Ces deux définitions font la distinction entre un monde politique et un monde social et économique. Mais à droite de l’échiquier politique, cette distinction permet de critiquer l’État qui ne ferait qu’entraver les actions et la vie de la société civile. À gauche, on critique aussi l’État, mais pour son inaction et sa soumission au marché libéral.

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Et lexicalement, ça veut dire quoi société civile ?

Prenons l’expression et analysons chacun de ses termes.

Tout d’abord nous avons le mot société. Comme le montre la page de définition de ce mot sur le site du CNRTL, le terme société à plusieurs définitions. En plus de caractériser un “milieu dans lequel se développent la culture et la civilisation”, le mot peut désigner une “communauté organisée d’individus conçue comme une réalité distincte de l’ensemble des individus qui la composent”.
En gros, la société pourrait être un objet, une entité représentant un ensemble d’individu. La société française représenterait donc l’ensemble des personnes française.

Nous avons ensuite le mot civil. Sur le dictionnaire du CNRTL nous avons la définition suivante : “ Qui concerne les individus en tant que membres de la société organisée en État, et leurs rapports mutuels; qui concerne le citoyen ou un ensemble de citoyens. ”.
Le linguiste Bernard Cerquiligni nous rappelle aussi que civil peut désigner un sous ensemble des citoyens, où par exemple dans le domaine militaire ou religieux on fait l’opposition entre ces derniers et les civils. Cependant, utiliser le mot civil dans ce sens ne serait valable que si l’on se situe d’un point de vue militaire ou ecclésiastique.

En reformant donc l’expression société civile avec les définitions que nous avons vu, l’une des définitions lexicale que l’on peut donner à cette expression est :

Communauté organisé de l’ensemble des citoyens d’un État.

Alors, qu’est ce que l’on doit entendre par “société civile” ?

Doit-on continuer d’associer le concept de société civile à la séparation entre le monde politique et le reste des citoyens ? Cette distinction serait absurde du fait même que le citoyen est un être politique par définition.

Cette utilisation du terme société civile par certains partis politiques (surtout ceux de la droite libérale) est surtout une utilisation à visée électorale, pour mieux séduire les personnes déçues des générations précédentes de femmes et hommes politiques de tout bord.
D’ailleurs, les personnes politiques présentée comme “issues de la société civile” ne sont pas aussi forcément aussi honnêtes que l’on veut nous le présenter. On peut parler par exemple de Murielle Pénicaud, actuelle Ministre du Travail, qui avant de prendre ses fonctions était directrice générale des ressources humaines chez Danone. Elle a gagné en 2013 1,3 millions d’euros en revendant ses stocks-options alors que dans le même temps, le groupe Danone annonçait une suppression de 900 postes en France.

L’utilisation faite par les partis et les associations de gauche n’est pas satisfaisante non plus, car cette utilisation est également à visée électorale. En effet, la société civile est aussi distingué de L’État en général pour désigner les associations, et les ONG qui luttent de manière générale contre la mondialisation libérale.

Nous reste alors la définition “retour à la source”. Celle qui reprend les pensées d’Aristote, Cicéron, Rousseau et Hobbes. Celle qui indique qu’Emmanuel Macron et son gouvernement, Anne-Sophie Lapix, Jean-Jacques Goldman et Marion Cotillard, vous ou moi font partie de la société civile, c’est à dire l’ensemble des citoyens qui composent l’État Français.

Dans ce pays qui se veut démocratique, les membre du Gouvernement ou du Parlement n’ont pas le monopole de la chose publique. C’est la société civile toute entière qui doit être politique, et gérer la vie de la cité.