Vous en avez certainement entendu parler peu de temps après l’annonce de Ferrero de retirer ses publicités avant les émissions d’Eric Zemmour sur Paris Première. Les Sleeping Giants, collectif né aux Etats-Unis, prennent de l’ampleur partout dans le monde. Ils sont connus outre-atlantique pour avoir fait baisser les ressources financières de Breitbart et en France celles de Boulevard Voltaire. Nous avons donc voulu en savoir plus sur ce mouvement et nous avons pu échanger avec eux.


Le Mouton Libéré (LML) : Les Sleeping Giants ont été créés aux USA suite à l’élection américaine, et suite au rôle important qu’ont joué les fausses informations dans cette campagne électorale. Pouvez vous m’en dire un peu plus sur le but, l’histoire des Sleeping Giants ? Comment le mouvement s’est il exporté en France ?

Sleeping Giant Fr (SG) : Sleeping Giants US a démarré en menant une campagne visant le site de fake news raciste, homophobe et misogyne de l’Alt-Right américaine Breitbart News. L’action consistait à avertir les annonceurs publicitaires que leurs bannières apparaissaient à leur insu sur ce site, de leur montrer le contenu du site et de leur demander d’agir.


Beaucoup de marques qui retirent leurs bannières de ce site, cela faisait baisser les revenus publicitaires de celui-ci.Très peu de temps après la création de ce compte Twitter, des internautes français ont visité Breitbart et ont vu que des publicités purement françaises leur étaient montrées. Ils ont donc commencé à aider SG US, en postant des captures d’écran et interpellant les marques (en français) pour les avertir.Assez rapidement (fin 2016), un compte SG-Europe a été créé, et dans la foulée (début 2017) les branches SG nationales sont apparues.

SG France, c’est vers février 2017. Quelques internautes actifs ont été contactés par SG Europe et ont accepter de monter SG France.Il s’agit d’un compte totalement indépendant des US. Les objectifs sont communs, les méthodes d’action assez similaires, mais nous avons la liberté totale de mener les actions que nous voulons, comme nous le voulons.

LML : Est ce que tout le monde peut devenir un géant ? Comment les gens peuvent participer à votre action ?

SG : Notre action se déroule uniquement en ligne, sur les réseaux sociaux et principalement sur Twitter. Tout le monde peut participer. La méthode la plus simple est de suivre notre compte, et de relayer les annonces à destination des marques, afin de s’assurer que cette dernière l’a vue et la prend en compte.

Avant d’avoir une réponse à noter alerte, il faut que les décisionnaires soient avertis. Un seul tweet isolé, qui pose une question parfois difficile à comprendre par le préposé au SAV en ligne, a de fortes chances de ne jamais les atteindre.S’ils veulent s’investir plus, nos followers peuvent nous aider, lorsque l’objectif est un site Web, à lancer eux-mêmes des alertes. Ils visitent le site extrémistes, repèrent une bannière, prennent une capture d’écran et alertent la marque sur Twitter. Dans ce cas, les rôles sont inversés, c’est nous qui retweetons l’alerte.

LML : Comment est organisé le mouvement des Sleeping Giants en France ?

SG : Il y a un tout petit groupe de gestionnaires du compte (moins de 5 personnes) qui parlent tous et toutes au nom du collectif. Les décisions sont prises à l’unanimité, les membres sont interchangeables (bien que certains aient des compétences particulières – graphisme, animation, programmation, etc -).

Nous sommes tous bénévoles, de sensibilités diverses, non encartés dans un parti, non membres d’associations activistes.

Nous décidons ensemble de l’action à mener, puis nous la menons en tenant compte des faibles disponibilités de chacun. C’est donc une organisation horizontale. Mais seul ce groupe décide des actions menées par le collectif, même si, bien sûr, nous accueillons avec plaisir et attention les suggestions et recommandations des 9000 “géants” qui nous soutiennent.

LML : Sur votre bio twitter, vous vous définissez comme un collectif citoyen de lutte contre le financement du discours de haine. Qu’est ce qu’un discours de haine et quels élément vous permettent de décider que tel ou tel discours est un discours de haine ?

SG : Lorsque, comme pour Eric Zemmour, la justice a déjà tranché deux fois en le condamnant pour incitation à la haine raciale puis incitation à la haine religieuse, la question ne se pose pas. Pour le reste, nous nous appuyons sur notre socle de valeur communes, que nous considérons universelles: tolérance, respect, non-discrimination. Pour nous, le discours de haine, c’est attiser la peur et le rejet de l’autre, nier à certains groupes leurs droits fondamentaux à cause de leur origine, leur religion, leur sexe, leur orientation sexuelle, les déshumaniser systématiquement.

L’expression des diverses formes de discrimination étant punies par la loi en France, les sites Web et les “idéologues” de ce type de discours ont appris à flirter avec les limites. On ne parlera pas de supériorité raciale mais de supériorité culturelle, on ne stigmatisera pas les homosexuels en tant que tels mais on fustigera le “lobby LGBT”, on ne parlera pas de déportation mais de “remigration”, etc.

Même s’ils ne sont pas attaquables juridiquement, cela ne signifie pas que ce genre de propos ne doivent pas être combattus. Il ne s’agit donc pas d’obliger à les faire taire, mais de faire en sorte que cela ne rapporte pas de revenus, ou alors seulement de la part d’acteurs informés et consentants

LML : De votre site internet, on voit que le mouvement compte sur la mobilisation indépendante des Géants. Comment vous assurez vous que les différents géants suivent votre définition du discours de haine et ne soient pas arbitraires dans leurs actions contre certains sites / personnalités ?

SG : Ce ne sont pas nos followers qui décident de lancer une action. Enfin, ils le peuvent à titre individuel, mais avant que nous leur emboîtions le pas avec le compte SG France, il faut d’abord que notre petite équipe soit d’accord. Nous avons des critères très stricts pour évaluer si un site Web “mérite” qu’on s’y intéresse. Nous ne pouvons pas nous permettre, étant donné notre structure, de nous disperser dans des dizaines d’actions simultanées. Par contre, nous sommes prêts à poursuivre une opération sans relâche pendant des mois, voire des années. Nous sommes des marathoniens, pas des sprinters.

LML : Vous avez partagé une vidéo où l’on voit Steve Bannon parler des Sleeping Giants où il dit :  « ce sont les pires ». Aujourd’hui, comment jugez vous la réussite de votre action ?

SG : Steve Bannon a également déclaré que l’action de Sleeping Giants a eu pour effet de faire perdre à Breitbart 90% de ses revenus publicitaires.

Il est très difficile de connaître le réel impact, mais entre le début de notre action sur Boulevard Voltaire mi-2017 et sa fin le mois dernier, nous avons pu constater le changement : les bannières étaient dernièrement devenues rares, souvent même absentes, les annonceurs étaient inconnus : voyance, vendeurs de textile chinois, même des escroqueries du type “vous avez gagné une voiture”… des annonces payées probablement au tarif minimum.

Alors qu’au début, la quasi-totalité des annonces provenaient de grands groupes, lançant des campagnes nationales importantes. On peut donc imaginer que la perte d’au moins 1000 annonceurs (1000 ont confirmé publiquement le retrait de leurs annonces, mais nombreux sont ceux qui l’ont fait sans communiquer par peur des représailles) a eu un impact sensible.Depuis, Boulevard Voltaire préfère mettre en avant ses appels aux dons et cherche de nouveaux moyens pour monétiser son audience.

Pour la télévision, c’est plus compliqué. Les chaînes clament que si des annonceurs retirent leur spots, cela n’aura aucun effet, mais c’est aussi ce que déclaraient Breitbart et Boulevard Voltaire au début. Ils comptaient sur un effet “feu de paille” et ne s’attendaient pas à autant de persévérance. Et c’est cette persévérance qui a fini par porter ses fruits.