Le service public télévisuel trouve toujours un moyen de nous étonner. Si l’arrivée d’une émission « politique » sur la 2 (hors campagnes électorales) peut apparaître comme une bonne nouvelle, on ne peut pas vraiment dire, après visualisation, que « Vous avez la parole » soit une grande réussite. Encore moins lors de ce second opus du 17 Octobre 2019, orchestré autour du controversé Ministre de l’Intérieur actuel : M. Christophe Castaner.

Une émission pas si politique que ça

Le speech de base de l’émission n’a pas grand-chose de politique, à vrai dire, puisqu’il se focalise non pas sur un sujet ou une question de société, mais plutôt sur un politicien (invité pour l’occasion, bien entendu). Le côté people mal assumé (du moins en première partie) de « Vous avez la parole » instaure d’emblée une sorte de malaise avec le téléspectateur. Par ailleurs, quelques efforts pour ne pas tomber totalement dans la glorification se font sentir, mais ils demeurent largement insuffisants. On vous explique ci-dessous pourquoi.

Plusieurs invités, en plus de la « star du show », ont été également conviés pour participer au débat. Pour une fois, il fallait admettre que l’opposition était plutôt bien représentée en ce 17 Octobre 2019 : Mme Zineb El Rhazoui (journaliste-essayiste), Mme Clémentine Autain (députée Seine-St-Denis, FI), M. David Lisnard (maire de Cannes, LR), M. Iannis Roder (professeur d’Histoire-Géographie), M. Tareq Oubrou (imam de Bordeaux) et M. Jean-François Doridot (président d’Ipsos). L’émission était, notons-le tout de même, co-présentée par Léa Salamé et Thomas Sotto.

Photo de présentation de l’émission « Vous avez la parole », mise en ligne sur le site de France 2.

Castaner le grand sensible

« Vous avez la parole » a très mal commencé (mais ce n’est pas forcément la faute à France 2, pour le coup). Il ne faudra pas moins de 5 minutes à M. Castaner pour évoquer sa vie de famille, au détour d’une question sur l’hommage rendu aux victimes de l’attaque de la préfecture de Paris. Tout de suite, on comprend alors que l’homme politique souhaite se servir de la lumière posée sur lui dans l’optique de montrer qu’il est, lui aussi, un être sensible.

10 minutes plus tard, le duo de présentateurs questionne le ministre sur les suicides dans la Police (qui atteignent de tristes records chaque année, pour rappel). Ce dernier ne peut toujours pas s’empêcher d’évoquer sa vie personnelle. Il ajoutera même, cette fois-ci, des yeux larmoyants à son discours dramaturge… Décidément, le ton est donné !

Une promesse à la Police

Après cette « vague d’émotions », le membre du gouvernement lâchera enfin une information digne d’un quelconque intérêt. Certainement la seule information intéressante de la soirée, le ministre promet de traiter « prochainement » le cas des heures supplémentaires dans la Police. L’État doit en effet des milliers d’heures supplémentaires à ses fonctionnaires. Une façon plus ou moins concrète de répondre aux récentes manifestations des syndicats de Police. Le ministre commencerait-il à sentir le vent tourner ? Bien assez pour se mettre à pleurnicher devant la France entière, en tout cas.

Après ça, le sujet des manifestants blessés (Gilets Jaunes, essentiellement) fût brièvement abordé. M. Castaner ne put s’empêcher d’annoncer qu’il trouvait les violences policières parfaitement légitimes, de façon globale. Dommage, car il avait plutôt commencé par dire qu’il déplorait, « évidemment », les violences et les blessés au cours des manifestations, sans distinction de « camp ». Nous n’avons pourtant pas vu beaucoup de policiers éborgnés ou amputés d’une main depuis le début du mouvement Gilet Jaune… M. Castaner achèvera sa prise de position (qui n’a jamais changé, au fond) sur un énième amalgame entre manifestants et casseurs.

Instant propaganda

A la 24ème minute, l’invité privilégié de l’émission s’est soudain lancé sur un reproche absolument insensé fait à l’encontre des élus locaux. Christophe Castaner dira notamment « regretter que les territoires » n’aient pas été à l’écoute des Français avant les manifestations. » Il déclarera ensuite que « la République est en train de muter pour un système plus démocratique », sans en démontrer le moindre début de preuve, malheureusement. Il faut dire qu’il ne risque pas d’en trouver beaucoup ! De quoi rire jaune.

La demi-heure de « Vous avez la parole » a sonné le début d’un petit reportage intitulé « 24 heures aux côtés du Ministre de l’Intérieur ». Ce mini-documentaire, digne d’une télé-réalité, nous apprendra par exemple que M. Castaner pratique la méditation, ou encore qu’il possède tout un lot de babioles sans intérêt dans son bureau… L’homme le plus informé de France en profitera, bien entendu, pour en rajouter une couche larmoyante au moment d’évoquer son enfance.

L’instant d’après, comme tout à coup remonté des tréfonds de sa mélancolie, il reviendra sur le caractère « accidentel » des blessures infligées aux manifestants semaine après semaine. Alors, on vous le dit une bonne fois pour toutes, M. Castaner : non, quand un homme en vise un autre avec une arme, ça ne ressemble pas du tout à un accident. Et montrer que vous êtes pourvu d’un petit cœur tout chaud n’y changera rien !

Capture d’écran de l’émission « Vous avez la parole », sur France 2. Zoom sur M. Castaner, au bord des larmes.

Ouverture du débat

A la 37ème minute de ce calvaire télévisuel (de 2h…), le débat entre les invités commence enfin. Rapidement, Zineb El Rhazoui mettra en évidence un sujet qui lui tient à cœur (quand on connait un peu l’ensemble de ses travaux) : l’hypocrisie gouvernementale persistante envers les dirigeants Saoudiens, largement connus comme promoteurs internationaux de l’Islamisme radical. Le Ministre de l’Intérieur dira simplement qu’il s’est déjà montré ferme à l’oral sur ce point. Par contre, en terme d’actes on cherche encore…

Clémentine Autain enchaînera à son tour avec le scandale Lafarge, groupe bétonnier mis en examen pour (entre autres) « financement d’une entreprise terroriste », en lien avec les conflits en Syrie (et donc Daesh). L’ancien maire de Forcalquier balayera l’affaire en déclarant « ne pas vouloir se substituer à la justice sur ce cas ». Pour « l’homme le mieux informé de France », c’est un poil léger tout de même !

Islam et radicalisation

Tareq Oubrou se montrera, quant à lui, en forme à maintes reprises (sans ironie). Voici notamment une de ses sorties les plus remarquables :

« Le monde a changé brutalement, aujourd’hui on fonctionne encore avec le droit canonique médiéval, ce qui est une violence en tant que tel, parce qu’on importe une interprétation du Moyen-Âge pour l’appliquer à un monde qui n’est plus celui du Moyen-Âge. »

Il ne reste plus qu’à réformer toutes les idéologies archaïques (religieuses, mais pas seulement) qui gangrènent notre société. Un chantier qui promet d’être long et difficile. Et il y aura fallu un imam pour le suggérer à la société occidentale.

A 1h42, Léa Salamé rappellera la promesse de campagne d’Emmanuel Macron à propos de la fin des assignations à résidence dans les quartiers difficiles (autrement dit : la déscolarisation de certains enfants, ou encore la sédentarisation des personnes en situation précaire, soit dangereusement en proie à la marginalisation). Castaner expose, en réponse, les exonérations de « charges » pour les salariés qui habitent ces zones. Ceci est sensé aider les résidents de certains quartiers à trouver du travail plus facilement. Il admettra, tout de même, que ce n’est pas grand-chose en terme de mesure. Et effectivement, ce n’est pour ainsi dire rien du tout, même. D’autant plus que ces exonérations ne traitent qu’une part infime des soucis relevés ! On ne combat pas les trafics de drogue florissants, par exemple, avec des exonérations de cotisations sociales.

Capture d’écran de l’émission « Vous avez la parole » du 17 Octobre 2019, sur France 2. Zoom sur Tareq Oubrou.

La société de vigilance : un concept très flou

Arrive alors sur la table la fameuse « société de vigilance », via la révélation d’un sondage Ipsos nommé « la société de vigilance peut-elle être efficace contre le terrorisme? », auquel 55% des sondés ont répondu favorablement. Malheureusement, une autre interrogation bien plus importante restera, elle, sans la moindre réponse : en quoi consiste exactement cette « société de vigilance » tant désirée par le Président de la République? Tout ça semble bien flou et parasité par des préjugés, pour l’heure. Un constat terriblement inquiétant en somme, notamment quand le sondage suivant démontre, lui, que 61% des Français pensent qu’il n’y a pas de risque pour la démocratie derrière cette idée. Il faut dire que si le terme « démocratie » avait été remplacé par « liberté », dans cette question, peut-être que le résultat aurait été quelque peu différent.

Finalement, Tareq Oubrou sera clairement « l’homme du match » (à croire que Christophe Castaner n’était en fait qu’un spectateur tiré au sort pourvu d’un micro). Voici une part de ses propos que nous avons particulièrement retenu : « la psychologie de la victimisation n’est pas utile ni spirituellement ni sociologiquement pour les musulmans. Il faut se prendre en charge, il faut être présent positivement. Il faut avoir un rapport avec la religion qui est utile à la société, pas uniquement dans le sens des revendications des spécificités. Moi, je défends un Islam qui est au service de l’humanité en général. Ce n’est pas une religion égocentrique. […] Au-delà du droit, il faut que les musulmans intègrent les codes de la société. Ils doivent s’assimiler dans les valeurs de la république, ils doivent s’intégrer dans la culture Française. Parce que notre laïcité est un peu paradoxale : d’un côté le droit protège la liberté de conscience, mais […] il y a une culture, une histoire, qui est rétive à toute visibilité des religions dans l’espace public. Les musulmans doivent comprendre que dans un pays il n’y a pas que le droit, il y a des cultures et des mentalités. »

Laïcité, le mot de la fin !

En conclusion, l’imam de Bordeaux s’exprimera à nouveau avec intelligence : « je pense que la laïcité protège les religions, tant que les religions ne cherchent pas à faire la loi, tout simplement. » Là où M. Castaner, de son côté, replongera inlassablement dans un vide intellectuel abyssal, et des effets de manche à n’en plus finir. Cette émission marque ainsi le jour où un imam (pourtant ancien extrémiste islamiste, comme le signalera au cours du débat Zineb El Rhazoui) s’est exprimé à la télé Française avec infiniment plus de justesse que l’actuel Ministre de l’Intérieur (et des Cultes, rappelons-le). Désolé pour vous, M. Castaner, mais ce n’est pas encore ce soir que les citoyens se laisseront abuser par vos grossières tentatives de manipulation.