Qu’ils sont beaux ces élus, éditorialistes et spécialistes en tout genre qui sur les plateaux ou dans leurs discours nous parlent de la réalité. La réalité du quotidien, la réalité du terrain, ce que veulent réellement les français… Voilà autant de petites phrases qui viennent ponctuer les débats publics, dans le but de montrer que l’on sait ce qu’il se passe dans le monde réel.

Les personnalités politiques aiment beaucoup se référer à la réalité pour faire passer des messages politiques plus facilement. Avec cet argument, elles mettent en avant une expertise, une connaissance approfondie de ce qu’il se passe dans le pays. C’est aussi avec ce même argument que les politiques se combattent, en s’accusant de soit minimiser ou d’extrapoler la réalité.

Cependant, on peut se poser la question : est il vraiment possible de savoir ce qui est réel ou non ? De quel droit une personne peut dire ce qui est réel ou non ? Est ce qu’utiliser le réel comme argument dans les débats a encore un sens ?

La réalité, un concept difficilement définissable.

Afin de comprendre pourquoi on utilise la réalité comme argument, il est important d’essayer de comprendre ce que c’est. Car oui, la réalité n’est pas un concept que l’on peut définir facilement.

La réalité, c’est les choses que l’on peut ressentir

Tout d’abord, il nous faut décortiquer le mot. La réalité vient du latin realitas, qui est un mot forgé par le philosophe Jean Duns Scot. Ce mot est lui même construit du latin res, qui signifie la chose. Scot définit donc ce concept de realitas comme étant le principe et l’actualité d’un objet donné. C’est à dire que pour qu’une pierre soit réelle, il faut d’abord qu’on puisse l’imaginer, pour que l’on puisse reconnaître toutes les pierres (le principe). Mais aussi qu’on puisse la ressentir concrètement (la voir, la toucher ou l’entendre) : c’est l’actualité.

Cette pensée scotiste restera dominante dans toute l’Europe jusqu’au XVIIe siècle environ. Pendant cette période, de nouvelles définitions fleurissent chez Descartes ou Hume. Ce dernier définit que ce qui appartient au réel n’est pas ce qui peut exister, mais ce qui existe effectivement. Pour reprendre avec nos cailloux, une pierre est réelle que si elle est devant nous et qu’elle est concrète (c’est à dire qu’on peut la sentir avec nos sens).

On peut noter que nos définitions contemporaine du mot sont dans le même esprit. Dans le Larousse, la réalité est ce qui existe effectivement (comme la définition de Hume). Cette notion s’oppose donc à l’illusion ou au rêve. Dans la définition du CNRTL, la réalité est ce qui n’est pas le produit de la pensée.

Donc nos cailloux, puisqu’ils existent et qu’on peut les toucher, ils sont réels.

La réalité, c’est plus que des cailloux.

On peut remonter également dans la Grèce Antique et voir du côté de Platon. Même si le terme de realitas n’existait pas encore, le philosophe grec considérait que l’ensemble du monde physique, et de ce qui est concret, n’est qu’une représentation, une illusion.
Plus récemment pour Kant, tout ce qui apparaît à l’être humain est considéré comme réel. Cependant selon lui, tout ce qui est réel n’est pas forcément vrai car la réalité relève de l’expérience vécue.

Karl Popper, un philosophe du 20e siècle, propose de découper la réalité en 3 mondes :

  • Un monde des objets physiques, vivants ou non
  • Un monde des ressentis et des vécus, conscients et inconscients
  • Un monde des productions objectives de l’esprit humain (aussi bien des objets que des théories, ou des œuvres d’art)

Avec cette définition, la réalité correspond à tout ce qui existe.
On peut donc considérer que nos pierres, mais aussi les rêves ou encore les théories font partie du réel.

Chez les scientifiques comme Max Plank, la réalité et l’ensemble du monde qui nous entoure n’est que la totalité des expériences que nous en avons. Selon lui les couleurs comme le rouge ou le bleu feraient partie de la réalité pour les voyants, mais pas pour les aveugles.

On se rend donc compte que la réalité est une notion assez complexe à définir. Là où on peut penser que la réalité sont des choses concrètes comme des pierres ou le repas du dimanche chez belle-maman, on peut considérer comme réel les rêves et les expériences de chacun. La joie lors de la victoire de l’équipe de France de football lors de la Coupe du Monde 2018, ça fait partie de la réalité.

Alors, quand les politiques, éditorialistes et spécialistes emploient, à quelle réalité se réfèrent-ils ?

La réalité et la communication

En 1976, le psychologe-sociologue Paul Watzlawick sort La réalité de la réalité. Cet ouvrage est construit autour de l’hypothèse suivante :

Il n’existe pas de réalité absolue, mais seulement des conceptions subjectives et souvent contradictoires de la réalité.

Watzlawick
Paul Watzlawick

Pour Watzlawick, la réalité est donc un ensemble de perceptions du monde qui est dû principalement à la communication entre les Hommes. Ces manières de voir le monde sont généralement subjectives et contradictoires.

Par exemple, imaginons une expérience où un chercheur cherche à entraîner une souris à baisser un levier. Quand la souris baisse le levier, le chercheur donne à manger à l’animal. Il pourra donc dire «J’ai entrainé la souris à baisser ce levier pour qu’elle demande à manger». Si nous prenons le point de vue de la souris, elle pourra affirmer : «J’ai entraîné ce chercheur à me donner de la nourriture dès que je baisse ce levier.»

On voit donc ici comment un même fait peut générer deux réalités, selon le point de vue où l’on se situe. L’ouvrage de Paul Watzlawick essaye de nous mettre en garde contre ceux qui essayent de nous faire croire qu’il n’existe qu’une réalité. Car croire qu’il n’existe qu’une et une seule vision du monde est dangereux.

La réalité pour construire un discours politique

Revenons donc à nos politiques et éditorialistes. Lorsque ces personnes parlent de la réalité du terrain, ils s’en servent généralement comme base à leur discours politique. Cette base est certes réelle et peut être le reflet de certaines tendances de société. Mais elle sert également à raconter une histoire et construire cette réalité qu’ils décrivent.

Cette construction, Loïc Nicolas (chercheur à l’Université Libre de Bruxelles) l’explique par le but d’un discours politique : raconter le passé, le présent et imaginer le futur en ajoutant ce qui fait sens pour nous. Le but de ce type de discours, toucher le plus de gens possible. Selon Loïc Nicolas, pour que ce discours touche le plus de personnes possible, il faut que le locuteur soit investi tant dans le fond que dans la forme. Si le discours à trop de forme, mais qu’il n’y a rien à dire, cela aura l’effet d’une coquille vide. Si au contraire, le discours n’a aucune forme mais qu’il a un fond très pertinent, ce discours aura l’effet d’une pierre lourde qui n’atteindra pas grand monde.

En conclusion

Donc lorsqu’une personnalité politique ou qu’un éditorialiste parle de la réalité d’une situation, il met en avant sa vision de ce qui lui semble réel, selon son point de vue. Par rapport aux violences qui ont eu lieu en marge du mouvement des gilets jaunes, le gouvernement et la droite décrira que la violence venait principalement des casseurs et que cette réalité justifie la mise en œuvre d’important moyens policiers. Du côté des gilets jaunes et à gauche, les violences ont été plus présentes du côté des forces de l’ordre.

Comme on a pu le voir, la réalité est difficilement définissable. En communication et en politique, la réalité est surtout utilisée pour construire une histoire, un récit et convaincre. Il faut donc rester sur ses gardes et prendre du recul quand une personne évoque le «réel» dans un discours ou dans un débat. Si l’on s’attache aux définitions de Kant, Plank et Watzlawick, la réalité ne reste qu’un ensemble d’expériences vécues.

Alors, dès qu’une personnalité politique vous dira que les préoccupations réelles des Français sont le voile, l’immigration, ou tout autre sujet, rappelez vous qu’il s’agit plus de la réelle préoccupation de cette personnalité d’inonder le débat public avec ce sujet, plus qu’autre chose.